Carnet de voyage d'un Centralien parti étudier un semestre à l'IIT Delhi, puis faire un stage de césure de 6 mois à Delhi
15 Avril 2014
Depuis le 7 avril et jusqu’à mi-mai se tiennent en Inde les plus grosses élections démocratiques au monde, avec un réservoir d’électeurs supérieur à 814 millions de personnes, dont environ 500 millions devraient effectivement aller voter (soit un peu plus de 60% de participation).
Les élections de la Lok Sabha (La chambre du Peuple) servent à élire les membres du parlement, ce qui déterminera également le choix du Premier Ministre. Pour donner une correspondance avec la France, c’est l’équivalent des Législatives, mais, en Inde, le pouvoir revient très majoritairement au Premier Ministre, qui est le représentant du pays, et ces élections ont donc une tournure d’élections présidentielles en France. En effet, si chaque citoyen vote pour un représentant local, la campagne est très ciblée autour des leaders de chaque parti, car c’est au final bien eux que l’on élit à travers les représentants locaux. Les messages lors des campagnes des différents partis disent d’ailleurs « Votez Nom-du-leader » et non pas « Votez Nom-de-votre-représentant-local » et c’est dans ce sens que ces élections s’apparentent à nos élections présidentielles.
Deux jours avant les élections à Delhi, un concert avait lieu dans un parc de Delhi, pour inciter les indiens à aller voter. J’y suis passé la journée, durant les préparatifs.
Faire voter tant de monde demande une logistique et une organisation assez incroyables, et c’est d’ailleurs la raison de l’étalement des élections sur plus d’un mois, chaque région de l’Inde ayant un jour précis pour voter. À Delhi, le vote a eu lieu le jeudi 10 avril, comme dans tout le Nord-Est de l’Inde, et, afin de permettre au plus grand nombre de se rendre aux urnes, ce jour a été décrété comme un jour férié exceptionnel par les autorités. Je suis sorti me promener dans le marché devant chez moi, et je peux confirmer que tous les magasins étaient fermés, ou presque. C’est la première fois que je vois aussi peu de monde dans la rue, si bien que j’ai presque eu l’impression d’être dans une rue en France. Je ne dis pas que les rues françaises sont vides, mais plutôt qu’une rue indienne « vide » n’est en fait pas vraiment vide, en partie dû ici aux personnes se rendant au bureau de vote. Il est à noter que devant chaque bureau de vote se trouvent un nombre plus ou moins important de policiers/militaires chargés d’assurer la sécurité du lieu et d’éviter tout débordement. Si cela n’a bien entendu rien à voir avec la sécurité mise en place lors d’élections post-guerre dans des pays en reconstruction, cela a quand même surpris le petit français que je suis.
Lorsqu'un indien vote, une marque est appliquée sur l'un de ses doigt, qui restera une semaine. Cela est un contrôle supplémentaire contre la fraude.
Quand je vous disais que ces élections étaient très importantes et très suivies, à l’image de notre campagne présidentielle, je n’exagère absolument pas. Depuis que je suis arrivé en Inde (c’est-à-dire deux mois avant le début des élections), il n’y a pas eu un jour sans article sur ces élections dans les journaux locaux, et il y avait déjà des affiches publicitaires un peu partout. Parce que si en France, certaines règles s’appliquent concernant la campagne, il n’y en a pas vraiment ici, et tout le monde s’y met. Ainsi, les principaux partis ont leurs spots publicitaires à la télévision, mais ont aussi des affiches dans les rues, sur les grands panneaux le long des routes, ou encore à tout endroit où cela est possible. De même, beaucoup de conversations tournaient autour de ces élections, qui peuvent constituer un tournant pour l’Inde après ces dernières années difficiles, et qui mobilisent plus les indiens que celles de 2009. Il est donc temps de vous présenter les partis en présence ainsi que les principaux enjeux de ces élections.
Voici la machine qui sert à voter, de manière électronique. Le fil se déroule afin que l'électeur puisse voter avec le boitier de gauche de manière secrète. Le boitier de droite reste au niveau du contrôleur.
Il y a pour ces élections trois principaux partis : Le Congress Party (Parti du Congrès, actuellement au pouvoir), le BJP (Bharatiya Janata Party, Parti du Peuple Indien, nationaliste) et le AAP (Aam Aadmi Party, Parti de l’Homme Ordinaire, connu pour être un parti anti-corruption). Comme je viens de la dire, c’est le Congress qui est aujourd’hui majoritaire au parlement et qui dirige donc le pays. Cependant, durant leurs mandats, et principalement ces dernières années, la croissance de l’Inde a beaucoup diminué et est bien inférieure aux attentes. De plus, ce dernier mandat a été entaché par de nombreuses affaires de corruption, et ce parti, qui est aux manœuvres depuis dix ans, a perdu la confiance du peuple. Le fait d’avoir lancé en tête du parti Rahul Gandhi, descendant de l’illustre lignée Gandhi-Nehru, ne devrait pas suffire à l’emporter face au BJP.
Ce parti nationaliste hindou a axé sa campagne sur la relance de l’économie, et sur la capacité de son leader, Modi, un personnage au fort charisme, à gouverner le pays. Modi est adulé par une partie de la population, mais c’est également un personnage qui dérange, et qui tend à diviser le pays plus qu’à l’unir, en particulier en opposant hindous et musulmans. Il est entre autre accusé d’être resté passif durant les émeutes intercommunautaires de 2002 au Gujarat (état de l’Ouest de l’Inde, dont il était alors chef du gouvernement régional), dont les principales victimes, parmi les 2000 morts, étaient des musulmans. Il avait d’ailleurs été interdit de séjour dans de nombreux pays occidentaux suite à cette affaire. Alors qu’il devrait selon toute vraisemblance être le nouveau Premier Ministre de l’Inde, beaucoup se posent la question de sa capacité à être le Premier Ministre de TOUS les indiens.
À côté de ces deux principaux partis, un petit nouveau a fait son apparition récemment, mais a déjà beaucoup fait parler de lui : l’AAP. Ce parti est un peu à part, et n’a quasiment aucune chance d’être élu, mais devrait avoir des résultats suffisants pour être écouté. Ce parti se veut un parti anti-corruption, ce qui plait au peuple, qui en a assez des trop nombreuses affaires de corruption qui pourrissent le pays. Lors des élections locales à Delhi fin 2013, le candidat AAP, Arvind Kejriwal, avait d’ailleurs créé la surprise en s’imposant, alors que les électeurs en Inde votent souvent selon la caste et la religion, suivant le vote de leur communauté. Arvind Kejriwal a depuis démissionné de son poste de Chief Minister de Delhi afin de se présenter aux élections législatives, plus importantes pour l’influence du parti. Je ne peux que lui souhaiter de réussir.
Voici donc un petit aperçu de la situation politique en Inde. Tout cela permet de comprendre les grandes attentes des indiens lors de ces élections, et l’engouement énorme qui les entoure. Il n’est pas étonnant de remarquer que dans l’ensemble des villes où les élections ont déjà eu lieu, la participation est bien supérieure aux éditions précédentes, ce qui ne fait qu’augmenter l’incertitude quant aux résultats des scrutins. Et si les sondages d’opinion donnent le BJP de Modi largement favori, il faut savoir qu’en Inde plus qu’ailleurs, les sondages ne reflètent que très rarement la réalité et ne sont qu’un outil pour les différents partis. Et même en cas de victoire du BJP, il sera intéressant de connaître la répartition des sièges pour connaître leur marge de manœuvre. Rendez-vous le 16 mai pour les résultats !