Carnet de voyage d'un Centralien parti étudier un semestre à l'IIT Delhi, puis faire un stage de césure de 6 mois à Delhi
25 Mai 2014
Dans l’un de mes derniers articles l’année dernière, j’avais mis en avant une citation de Vikram Chandra, écrivain indien, qui illustrait parfaitement mon ressenti de l’Inde à l’époque. C’est toujours le cas, et c’est pourquoi je souhaitais à nouveau partager cette citation, à la base de cet article.
Cruelle aux misérables, douce aux corrompus, elle grouille, vibre, enfle et dévore les imprudents qui gênent sa croissance. Pourtant, ceux qui goûtent trop longtemps à l'air vicié de ses rues défoncées ne peuvent plus s'en passer. Elle est une drogue. Et le lieu de tous les possibles.
Oui, tout cela est vrai. Oui, ce pays est cruel et corrompu. Oui, les rues grouillent de monde, sont sales et défoncées. Oui, les odeurs qui parviennent à nos narines sont tantôt agréables, tantôt nauséabondes. Oui, la misère est à chaque coin de rue. Oui, Delhi est une ville très polluée, très bruyante et très fatigante. Et pourtant, je ne cesse de vous répéter à quel point j’aime cette ville … Au point de ne plus pouvoir m’en passer ? Je ne sais pas, mais je peux vous affirmer que je rejoins Chandra lorsqu’il affirme qu’ « elle est une drogue ».
La plupart d’entre vous ont déjà entendu la fameuse phrase : « L’Inde, on l’aime ou on la déteste ». Ce sentiment est encore plus vrai lorsque l’on parle de Delhi, que détestent beaucoup de touristes qui ont adoré l’Inde par ailleurs. Et bien, la métaphore avec la drogue peut ici encore illustrer ce propos. Comme toute drogue, chacun réagit différemment, et certains réagissent mal. Ceux-là, souvent suite à une mauvaise première expérience, quittent le pays et ne reviendront probablement jamais : l’Inde ne convient pas à certains caractères, qui vont rejeter le pays comme notre corps peut rejeter une drogue. Certains autres, après avoir passé un temps plus ou moins long dans le pays, en arrivent à faire une overdose. Si celle-ci n’est bien heureusement pas mortelle, elle peut suffire à dégouter la personne du pays, et celle-ci devra laisser passer un peu de temps avant d’envisager y retourner, non sans anxiété.
La dernière catégorie, celle de ceux qui aiment Delhi, ceux qui réagissent donc bien à cette drogue, et qui n’en subissent pas trop les effets secondaires, est la plus complexe. Comme pour toute drogue, il y a plusieurs niveaux de dépendance, du consommateur occasionnel à l’accroc pour qui cela est devenu vital. Je ne classe pas les touristes ne passant que quelques jours dans la ville, qui n’ont essayé cette drogue qu’en petite quantité, et dont l’effet a donc été limité. Le consommateur occasionnel se rend à Delhi sur de courtes durées, inférieures à un mois, un petit nombre de fois. Il aime la ville, mais préfère être raisonnable : il connait ses limites et ne souhaite pas les dépasser. Dans le même ordre d’idée, celui qui va passer trois mois ici et va vraiment aimer cette ville aura essayé cette drogue, qui lui aura plu, mais par crainte de devenir addict, il n’y reviendra que quelques jours lors de ses prochaines visites. À l’opposé, certains peuvent devenir totalement accroc à cette drogue, au point d’avoir le mal du pays non plus en Inde mais de retour dans leur pays natal. Dans une telle situation, il devient nécessaire de s’installer à Delhi pour y travailler, et de prévoir d’y rester sur le long-terme, afin de ne jamais être en manque. Si je présente cela de manière imagée pour rester dans ma métaphore initiale, cette situation existe et est à peine exagérée.
Pour ma part, je pense me situer au milieu, dans la catégorie des drogués qui sont encore maîtres de leur addiction. L’Inde, et Delhi en particulier, est un endroit que j’ai vraiment adopté, et je m’imagine mal, après mon expérience actuelle, ne jamais y retourner, ne serait-ce que pour des vacances. Pourquoi ? Parce que malgré tout ce qui a été dit dans la citation, il se dégage quelque-chose de puissant et de fascinant de cette ville qui semble congestionnée mais où tout bouge, où tout avance, où tout est possible. En se promenant dans les rues de Delhi, on se rend compte à quel point ce pays est vivant. J’irai même plus loin en disant que c’est ici que l’on découvre vraiment ce qu’est la vie, à travers cette animation incessante où personne n’est inactif, où personne ne se plaint, quelque soit sa situation, et où tout le monde semble animé par une force intérieure qui leur permet de faire face à toutes leurs difficultés, aussi nombreuses soient-elles.
Cette vie que l’on côtoie ici, qui tantôt nous révolte, tantôt nous force à l’admiration, est la principale responsable de cet attachement profond que beaucoup éprouve envers cette ville, et ce pays. Mais comme pour une drogue, on ne peut connaître cette sensation sans l’avoir vécu … Alors si vous avez l’occasion d’aller passer quelques temps à Delhi, profitez de cette opportunité exceptionnelle de voir, vivre et sentir cette ville par vous-même et, je l’espère, vous reviendrez en France comblés, avec le désir d’y retourner ancré dans un coin de votre tête !